Fin de guerre à Saint-Donat

En 1945, Elsa Triolet reçoit le Prix Concourt pour sa nouvelle Le premier accroc coûte deux cents francs (1). L’histoire des derniers jours d’un petit village avant la libération.

Juillet 1943. Les Andrieux, sous couvert d’un réseau de résistance communiste, s’installent rue Pasteur à Saint-Donat sur l’Herbasse, dans la Drôme nord. “Je m’arrachai avec peine à la tristesse lyonnaise et, pendant le voyage dans la Drôme, à l’approche de Saint-Donat, la perspective de vivre dans ces parages raisonnables un temps indéfini, me glaçait d’avance, d’un ennui désespéré.” (2) Village aux rues grises, écrasé sous sa massive collégiale, collines monochromes à perte de vue, horizon barré par le massif du Vercors embrumé : à temps de guerre, impressions mornes. Mais ce ne sont qu’impressions : derrière le crépi gris de ses façades, le village abrite un important centre de résistance, en liaison avec les maquis du Vercors. Parages irraisonnables…

Jean Chancel, le pharmacien dont l’officine était située juste en face du domicile des Andrieux, et sa femme Mady sont de ces gens qui “aidaient ceux qui avaient besoin d’aide” comme elle dit aujourd’hui. Leur préparateur, “en fait un juif que nous camouflions et dont nous avions falsifié la carte d’identité”, proche du milieu surréaliste, reconnaît Andrieux. Un portrait de lui, signé Matisse, figurant sur la jaquette du livre Brocéliande (3) ne laisse aucun doute. Michel Lemonon, un des frères de Mady, identifie également le couple. La mère de l’actrice Loleh Bellon, dont la famille s’est également réfugiée dans la région, est tout aussi affirmative : les Andrieux sont Louis Aragon et Elsa Triolet. “Assez vite nous avons trouvé parmi eux (les villageois…) des complicités silencieuses : ceux-là, sans nous le dire, savaient qui nous étions par des Parisiens réfugiés dans les parages.” (2) Très vite, sans jamais évoquer leur identité, les deux écrivains se lient d’amitié avec la famille Chancel-Lemonon. “…à la pharmacie de M. Chancel, on nous regardait drôlement, on était plus amical pour nous qu’on ne l’est d’habitude avec des clients de passage… Puis nous avons décidé de nous fier à la discrétion de ceux qui pouvaient savoir… Et nous avons eu mille fois raison : ceux qui nous avaient reconnus ont été pour nous secourables de toutes les façons.” (4) “Nous savions et ils savaient que nous savions !” résume Mady Chancel. Seul Georges Sadoul — le cousin Georges comme ils nous l’avaient présenté —, qui leur apportait leur courrier, connaissait officiellement la planque et l’identité des Andrieux.”

Collines et vallons. Tons ocre à bruns. Formes et couleurs qu’Elsa finit par apprécier. Aujourd’hui, Mady Chancel expose ses peintures dans l’ancienne pharmacie de son mari. Porte du fond, couloir étroit, vestibule sombre. Salle à manger aux plafonds hauts, cheminée immense. “Ils venaient chez nous, quand ils n’étaient pas dans un déplacement lié à leur activité clandestine, à peu près tous les jours. À la fin de la promenade, nous prenions le thé — enfin, ce que l’on appelait thé — devant cette cheminée.” Moments de détente où Elsa parle, parfois avec humour, souvent avec émotion, de sa jeunesse, de ses relations avec Maxime Gorki, de sa sœur Lili Brik et de Maïakovski. Aragon pour sa part est plus secret. Il parle peu et presque uniquement de son action littéraire présente. “Parfois, Louis lisait quelques-uns de ses poèmes de guerre. C’était très très émouvant et nous avions du mal à retenir nos larmes… La maison ne devint pas pour autant un salon littéraire. Quand ils avaient des renseignements, ils nous en parlaient. Un jour, ils nous avaient apporté Le silence de la mer de Vercors qui était un ouvrage extraordinaire. Ils nous avaient également donné Les amants d’Avignon signé, je crois, Daniel (5). C’était vraiment poignant de lire ces livres étant donné l’époque… surtout connaissant les risques que prenaient les gens qui transportaient ces écrits à travers la France entière.” Aragon rendra hommage par la suite à ces “porteurs de valise” sans lesquels il n’y aurait pas eu de littérature clandestine. “Au bout d’un moment, Elsa disait : Louis, il est l’heure d’aller travailler ! Ils traversaient alors la rue pour regagner leur domicile.”

De ce travail littéraire, sur une plaque commémorative, la commune a gravé ce qu’elle en a retenu. Les dates sont imprécises, l’orthographe de “Triolet” est douteuse, qu’importe. Michel Lemonon, dans son immense bibliothèque, se rappelle de tout. Ses livres d’Aragon, agrémentés d’une longue dédicace amicale de l’auteur, sont gardés comme autant de trésors. “L’homme me parut sympathique dès la première rencontre. J’étais alors vicaire à Romans mais, malgré nos différences idéologiques, nos conversations étaient empreintes d’un respect mutuel. Un jour que nous nous promenions sur la colline, je l’interrogeai sur le problème de Dieu, mais la discussion tourna court : sans intérêt pour lui. À l’époque chrétiens, communistes… nos convictions s’effaçaient devant le but qui nous unissait.” Il entame la lecture de La rose et le réséda, symbole de cette union, de cet engagement commun à “celui qui croyait au ciel et à celui qui n’y croyait pas”. Sa voix faiblit parfois, sa respiration devient difficile, ses yeux se plissent. Le dernier vers est avalé par un sanglot sourd. Il essuie une larme. “Excusez-moi,…, ça ne devrait pourtant plus m’arriver depuis te temps.”

Souvenirs douloureux. La production littéraire n’est qu’une face du travail de résistance. Organisation des comités professionnels clandestins de zone sud (juristes, journalistes, médecins…), fondation et mise en place de l’union française d’information et de diffusion de la presse clandestine, organisation du service sanitaire des maquis… Les Andrieux sont à Saint-Donat “comme dans une tranchée d’où l’on part à l’attaque” (4). La nouvelle Le premier accroc coûte deux cents francs relate les derniers jours avant la libération à Saint-Donat. Ce titre, équivalent du plus célèbre Les sanglots longs… reprend un message radio du 6 juin 44 annonçant le débarquement et signifiant aux divers maquis de “passer à faction”. Les Andrieux sont des acteurs, parmi tant d’autres, de cette tragique chronique qui “…se rapproche du reportage, elle n’est point mentie, à peine travestie.” (2) Dans la nuit du 14 juin 1944, Jean Chancel et ses compagnons récupèrent un parachutage d’armes. Le lendemain, à l’aube, ils doivent fuir dans les coteaux pour échapper aux cruelles représailles allemandes perpétrées contre le village. Massacres, exécutions d’otages, viols, pillages… Saint-Donat à feu et à sang, autre petite plaque commémorative dans la rue principale, Saint-Donat qui pardonne.

Août 1944. Les Andrieux regagnent Paris. Les Jeeps américaines, récemment débarquées en Provence, circulent dans le village. “C’est ici, à Saint-Donat, que nous avons vécu les journées peut-être les plus émouvantes de notre vie.” (4) Correspondance suivie, rencontres à Paris (place du Colonel Fabien) ou dans la Drôme (tournage d’un film par Pierre Seghers) : les liens créés pendant cette année de “planque active” avec leurs voisins d’en face perdureront jusqu’à la disparition des Andrieux.

  1. Le premier accroc coûte deux cents francs. Prix Goncourt de la Libération (1945 pour 1944) – Elsa Triolet 1944.
  2. Préface à la clandestinité – Elsa Triolet 1964.
  3. Brocéliande – Recueil de poèmes – Louis Aragon.
  4. Lettre à Saint Donat, dans “Faites entrer l’infini” – Elsa Triolet.
  5. Les amants d’Avignon. Nouvelle parue illégalement aux Editions de Minuit en oct. 1943 sous le pseudonyme Laurent Daniel – Elsa Triolet 1943.
  6. La rose et le réséda. Poème – Louis Aragon.