Autoportrait en femme nue

La rédactrice en chef de Photoplus m’avait appelé pour m’expliquer qu’on montait un dossier sur l’autoportrait pour le prochain numéro.

covers-6Au millénaire précédent, on ne disait pas selfie et on ne s’en portrait pas plus mal. Elle ajouta avec malice (je le devinai dans le son de sa voix) qu’elle avait vu le big boss du magazine et que, comme d’habitude, sa seule consigne avait été : “OK mais il faut une femme nue en couv'”. C’était un homme de principe, tout en finesse. Elle m’annonça également que, pour des raisons de budget, c’était à moi de réaliser la couverture et que je disposais pour cela d’un montant conséquent de 100 F. Je devais donc faire “un autoportrait en femme nue” dans les plus brefs délais avec mille balles (15 euros pour les djeun’s). Pas assez pour me payer une opération de changement de sexe. Alors j’ai imaginé cette image : j’envoyai un croquis à la red’chef qui me dit : “Super, vas-y !”.
J’ai complètement oublié comment j’ai dégotté ce modèle. Pas d’internet à l’époque (du moins c’était du 56K), pas de book consultable… Peut-être un échange téléphonique suite au tuyau d’un copain pas très sympa, je sais plus. La prise de vue se déroulait dans une pièce vide du journal, situé dans un immeuble, avenue George V à Paris. 3-4 mètres de plafond, de la moquette moelleuse, du stuc aux coins des murs. Le big boss avait vraiment des goûts à chier mais se refusait rien. Ma copine, un peu méfiante et m’imaginant seul avec un top modèle nu dans un luxueux palace rempli canapés accueillants et de saladiers débordant de coke, m’accompagna.
Pas de rideau à la fenêtre donnant sur la cour centrale et, dans l’appartement en face, des ouvriers travaillaient à rénover les murs, le sol et le plafond (dans le désordre). En sifflant, bien sûr. Une femme toqua à la porte. J’étais sur le point de lui dire que le salon d’esthétique était situé à l’étage en dessous quand elle éructa un truc qui me fit comprendre que c’était elle le modèle. Profitant de ma sidération, elle se déshabilla en quelques secondes. En fait, je crois plutôt me rappeler qu’elle s’est foutue à poil en jetant sa robe et sa culotte, en tas, très près, trop près, de mon Blad. Les ouvriers en face redoublèrent de sifflements (fallait-il qu’ils vivent dans une telle misère sexuelle !). Elle alluma une clope genre Gauloise blonde puis, avec un fort accent ch’ti (j’ai rien contre en principe mais là…), me demanda si elle devait garder ses chaussures. Même oralement, on sentait bien qu’elle faisait une ou deux fautes d’orthographe à “chaussure”. Je lui dis de ne pas les enlever. Pas par fétichisme, mais j’avais l’impression de ça maintiendrait un certain niveau de décence à l’image. Ma copine me sourit (mais je voyais bien qu’elle se mordait la langue pour ne pas pleurer de rire) et me dit simplement : “Allez, je vous laisse, je vais faire quelques courses. Bon courage !”. Je lui lançai un regard suppliant : “Ne me quitte pas !” mais j’entendis son rire s’étouffant dans le couloir.
J’ai finalement réussi à sortir ça (merci Photoshop… mais version 2.1, hein…). Je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’Emma. Je ne sais pas pourquoi j’ai retenu son nom. Je n’ai plus fait de nu pendant quelques années.